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BLOG COUSIN PASCAL

Celui qui perçoit l'univers comme un amas d'écume en plein océan ambrosiaque de la Conscience,
c'est lui, en vérité, l'unique Siva.

Ksemaraja









L'efficience (siddhi) du parfaitement éveillé

le Spandakarika - stances sur la vibration de Vasugupta
Spandanirnaya de Ksemaraja (et spandakarikavrtti de Bhatta Kallata)

Traduction de Lilian Silburn ((Éditeur : Institut de civilisation indienne - Diffusion E. de Boccard
11, rue de Médicis Paris 6°).


III VIBHUTISPANDA
LA VIBRANTE RÉALITÉ DANS LA SPLENDEUR DE SON DÉPLOIEMENT


Vibhuti, glorieuse efficience universellement répandue (vibhu), manifestée par des pouvoirs surnaturels d'ordre cosmique.

Résumé

Cette splendeur est l'efficience (siddhi) du parfaitement éveillé (suprabuddha). C'est afin de montrer ce qu'est l'état d'un yogi parfaitement éveillé que les deux chapitres précédents ont exposé comment s'absorber dans la Réalité vibrante. Celle-ci peut être contemplée à la fois dans le samadhi-yeux-fermés et dans le samadhi-yeux-ouverts, lesquels servent de bois de friction entre les deux pôles émetteurs (visarga, émission ; l'interne, c'est le nimilana samadhi et l'externe, l'unmilana samadhi. La friction de ces deux arani, planchettes qui servent à allumer le feu sacrificiel permet d'accéder, au-delà du Quatrième état, à turyatita).

Au cours du troisième chapitre, intitulé vibhuti spanda, qui concerne la vibrante Réalité dans la splendeur de son déploiement, et fait de dix-neuf stances, l'auteur décrit d'abord brièvement de quelle manière surgissent les aspects inférieurs puis les aspects supérieurs de cette splendeur dès qu'on se saisit de la vibrante Réalité. Il définit ensuite la nature du lien et celle de la libération. Il examine enfin, en manière de conclusion, ce qu'il avait entrepris de montrer au commencement de ce traité.

Les deux premiers versets sont consacrés à la liberté dont on jouit dans le rêve, liberté analogue à celle qu'on acquiert durant la veille. Le verset suivant qui traite de la perte de la liberté au cours de la veille et du rêve, montre qu'il est nécessaire de demeurer perpétuellement vigilant. Le quatrième et le cinquième sont relatifs à la connaissance et à l'objet désiré. Le suivant traite de la manifestation de l'énergie en sa pleine efficience et indique comment on maîtrise la faim. Le septième décrit comment on acquiert l'omniscience, et le huitième traite de la disparition de l'indolence. Le neuvième définit l'essence d'unmesa, Éveil identique à la vibrante Réalité. Le dixième enseigne pourquoi il faut refuser les pouvoirs surnaturels qui font obstacle au samadhi suprême.

Le onzième verset définit l'absorption qui a pour nature le Soi universel, thème déjà traité dans le second chapitre. Le douzième décrit le moyen qui mène à l'absorption. Les trois suivants élucident la nature du lien et celle de la délivrance. Le seizième verset montre comment la vibrante Réalité envahit servitude et délivrance quand on en prend possession de façon progressive et simultanée.

Au cours des stances 17 et 18, l'auteur définit ce qu'est le lien en vue de le détruire ; quant au dernier verset, tout en définissant la manière dont on brise ce lien, il récapitule la signification de la première stance des Spandasutra.

Tel est en résumé le contenu de ce chapitre.



Nous avons vu que le parfaitement éveillé a la perception ininterrompue de cette vibrante Réalité (l, 17) et qu'il faut donc être toujours ardent à la discerner (1,21). Il s'agit d'encourager un disciple éveillé (prabuddha) à s'adonner durant la veille à un fréquent contact avec le spanda afin de parvenir au parfait éveil. Par contre, les stances 23-25 précisent qu'un yogi doit s'exercer à déchirer le voile obscurcissant du profond sommeil par la pratique subtile et intense des moyens de libération. Afin de prouver maintenant que le parfait éveil apparaît dès que s'évanouissent les états ordinaires de veille et de sommeil profond, l'auteur montre ce qu'est, par rapport au rêve, la glorieuse efficience du yogi.

1-2 - De même que pendant l'état de veille, en faisant surgir soleil et lune (souffles exhalé et inhalé), Siva qui soutient l'univers (dhatr), ardemment sollicité, accorde la satisfaction des désirs enracinés dans leur cœur aux êtres pourvus d'un corps, de même durant le rêve, en se tenant à la jonction, le Seigneur révèle sans aucun doute, toujours plus clairement, les choses auxquelles aspire celui dont jamais ne cesse l'attitude d'amour. (33-34)

Dhatr, celui qui soutient tout en lui-même est la nature propre identique au Seigneur (samkara). Jagrata désigne l'éveillé à qui sa propre liberté s'est révélée durant la veille, et dehin, le yogi doué d'un corps ou à qui s'est clairement manifestée la Connaissance jusque dans l'état de veille (pindastha, il n'est pas ici question de jagrat, état de veille de l'homme ordinaire, mais de pindastha, état mystique massif, global, l'ensemble des choses étant contenu en une seule, état propre au seul yogi). Satisfait de son effort pour prendre conscience de sa propre essence intériorisée, le Seigneur réalise par sa grâce les fins auxquelles ce yogi aspire du fond de son cœur, à l'aide de bindu et de nada lui permettant d'engendrer chez autrui : effervescence de la pensée, incitation de l'esprit, paralysie de la conscience pour l'empêcher de nuire et transmission de la connaissance (transmission de la connaissance en pénétrant, par le souffle, dans le corps du disciple).

Comment le Seigneur accomplit-il cela ? En faisant surgir les énergies cognitives et actives désignées par les termes surya et soma, les secondes actualisant ce que les premières ont révélé. Il pénètre dans le corps du yogi au cours de percées successives, il irradie les rayons de lune et de soleil (soma et surya) constituant la diffusion des énergies d'activité et de connaissance. Ces rayons se déploient à partir du support radical qui s'épanouit sous forme de pratibha, grâce à la parfaite absorption du yogi (samavesa impliquant interpénétration entre le yogi et Siva).

On lit dans le Vijnanabhairava tantra : « Lorsque le sommeil n'est pas encore venu et que pourtant le monde extérieur s'est effacé, au moment où cet état entre veille et sommeil devient accessible à la pensée, la Déesse suprême se révèle ». (75) Et : « Si l'on médite sur l'énergie du souffle grasse puis très faible dans le domaine du dvadasanta, et que, au moment de s'endormir, on pénètre dans son propre cœur, on obtient la maîtrise des rêves. » (55)

Ainsi, le dhatr se tient très clairement et à découvert dans le domaine du milieu ou susumna de celui qui réside dans le sommeil du yoga (yoganidra) et se voue à la quête du Bienheureux grâce à une prise de conscience intense (paramarsa) de l'énergie de conscience (citisakti), énergie associée à l'émission et aux arani, les deux planchettes qui correspondent respectivement à vomir et à dévorer (vamana et grasa).

Au yogi dont le miroir de la Conscience est purifié par la saveur de la pratique assidue de l'absorption, le dhatr fait miroiter jusque dans le rêve ce qu'il désire connaître : la triple absorption, celle de l'individu, de l'énergie et de Siva, et d'autres choses encore.

Ainsi, ce yogi n'est jamais inconscient (moha) même au cours du sommeil avec rêve et du sommeil profond. Le mot rêve inclut aussi le sommeil profond.

Ici celui dont jamais ne cesse l'attitude d'amour signifie que le Bienheureux ne manque pas d'accorder sa grâce à qui s'adonne à l'adoration fondée sur l'intériorité, en faisant disparaître les imperfections propres à l'illusion.

Le terme jagratah veut dire vigilant (jagaruka) à l'égard de la suprême Réalité, mais encore qui se trouve à l'état de veille.

Bhatta Kallata
A l'état de veille, le yogi à qui sa véritable essence ne s'est pas encore révélée, perçoit au gré de son désir, parmi toutes les autres choses présentes, uniquement celle qu'il veut, comme il arrive au cours d'un spectacle de danse, de lutte, etc. De quelle manière ? En faisant surgir soleil et lune, en portant son attention, selon les cas, sur la vision et les autres organes sensoriels. Dans le rêve également le yogi ne perçoit que les choses désirées correspondant à sa requête intense, et, à la jonction où réside le dhatr, c'est-à-dire dans le cœur du yogi, les choses désirées se révèlent très clairement et toujours. C'est là ce qu'on appelle liberté du rêve, en d'autres termes, dissipation du voile des ténèbres (tamas).


A nouveau l'auteur explique que celui à qui fait défaut une telle vigilance n'accède pas à l'état de yogi :

3 - Sinon, la libre émanation, selon sa nature, continuera au cours des deux états de veille et de rêve à se jouer perpétuellement du yogi comme de l'homme ordinaire. (35)

Si le yogi ne vit pas dans une constante adoration du dhatr (aradh, servir perpétuellement pour se rendre favorable celui qui soutient l'univers de façon permanente : le dhatr), comme on vient de le dire, manquant d'assises fermes en sa propre essence durant le rêve ou durant la veille, il ne se différenciera à aucun moment de l'homme ordinaire et toujours jaillira spontanément durant veille et rêve l'émanation souveraine ayant pour caractéristique de manifester les choses, en général et en particulier (sadharana : commun à tous durant la veille, et asadharana, spécifique à chacun durant le rêve) ; elle fera tomber ce yogi dans le fossé de la transmigration comme elle y a fait tomber l'homme ordinaire.

On l'a dit : « Ce qui déploie les êtres c'est la souveraineté divine (paramesvari). » Selon sa nature insiste sur la liberté dont jouit le Bienheureux quand il manifeste les états de veille et de rêve.

Bhatta Kallata
Autrement, si elle n'a pas pour assise sa propre nature, l'émanation de visions désordonnées est libre (sans contrôle) dans le sommeil avec rêve ; tel est, en effet, la nature de l'émanation caractérisée par le flot incessant dont fait l'expérience l'homme ordinaire, et durant les activités de la veille et durant les états de rêve, les unes et les autres comportant des représentations, qu'elles soient reliées comme dans la veille ou sans lien comme dans le rêve.


Ayant ainsi apporté quelques éclaircissements sur le moyen de mettre un terme aux états de rêve et de sommeil profond en vue d'obtenir le parfait Éveil, l'auteur explique, à l'aide d'exemples, comment le parfaitement éveillé s'absorbe dans la Réalité vibrante ; il enseigne aussi que la compréhension de ce que l'on désire connaître se réalise de cette façon :

4-5 - En vérité, tout comme un objet qui n'est pas distinctement perçu en dépit de l'attention que la pensée lui prête, devient de plus en plus distinct quand on l'examine avec l'effort exercé par sa propre puissance (36), de même, du point de vue suprême, quels que soient la forme, le lieu ou l'état, la chose se présente sans délai de cette manière au yogi qui s'empare de cette puissance du spanda. (37)

Malgré l'attention que lui porte l'esprit, un objet peut n'être pas clairement perçu par la faute d'obstacles, tel l'éloignement ... Mais, grâce à un effort visuel intense pour le mieux percevoir, il devient non seulement distinct mais encore de plus en plus distinct. Il en est de même pour la puissance propre à la Réalité vibrante qui réside dans l'indifférencié et se présente sous sa forme suprême de masse indivise de félicité et de conscience, c'est-à-dire sous la forme de notre propre nature identique à Siva.

Cette puissance se révèle aussitôt de plus en plus clairement dès que l'on s'efforce de s'identifier, avec toute l'ardeur de sa propre efficience, à sa nature intériorisée.

Comment cela se produit-il ? « En s'emparant de la puissance », quand l'adorateur immerge en son propre Soi son état de sujet factice, associé au corps, au souffle, etc.

Autre interprétation : Quand l'adorateur vivifie de façon répétée cet état de sujet jusqu'à sa suprême Réalité et qu'il s'empare de la puissance de la vibration, alors la chose qu'il désire ardemment connaître se révèle bientôt à lui telle qu'elle existe en sa véritable essence, quels que soient le lieu où elle se trouve, sa manière d'être, son état et sa forme (il faut noter l'importance donnée ici à bala, pouvoir, renouvellement de la puissance. Au début, quand le souffle entre dans la voie du milieu, le pouvoir est très fort mais il diminue par la suite. Il faut donc renouveler l'efficience encore et encore pour la revivifier; une fois devenue parfaite, et seulement alors, elle ne faiblira plus).

Bhatta Kallata
Un objet éloigné qu'on ne reconnaît pas au premier abord, même quand la pensée se concentre sur lui, paraît de plus en plus précis grâce à un effort particulier et à l'endroit même où l'on se trouve (c'est-à-dire, sans que l'on ait à se déplacer). (4) Ainsi, grâce à un effort intense (prayatna) quand on reconnaît l'éveil de la Conscience, l'objet, peu importe quand, où et comment il se présente, resplendit bientôt pour qui prend fermement appui sur sa propre puissance, à savoir sur sa véritable essence, vu que cette essence est alors libre de tout voile. C'est pourquoi la connaissance des choses passées et à venir, concernant un domaine limité, n'a rien d'étonnant. (5)


Ainsi, dit l'auteur, en vertu de cette puissance même se manifestent les énergies d'activité et autres :

6 - Dès qu'on s'est emparé de cette puissance, on accomplit ses tâches même épuisé et, bien que très affamé, on apaise également sa faim. (38)

Celui dont les éléments vitaux sont réduits à l'extrême, tel un ascète, peut néanmoins accomplir des devoirs indispensables ou déployer son activité en s'emparant de la puissance de la Réalité vibrante ; autrement dit, en s'absorbant dans la vibration, il intensifie ou anime sa conscience de sujet doué de souffle vital.

Par son efficience il réussit à accomplir des choses dépassant son propre pouvoir. De la même manière un être affamé ou assoiffé, lui aussi, apaise sa faim ou sa soif grâce à la puissance du spanda.

Celui qui pénètre dans le domaine indivis de la Conscience ne peut plus être soumis au couple des contraires (chaud, froid, etc.) qui ne se déploient qu'à l'étape du souffle, étape qui chez un yogi se trouve désormais plongée dans le domaine de la Conscience absolue.

Bhatta Kallata
Dès qu'on est en possession de cette puissance, à savoir de la vigueur (utsaha), même si les éléments vitaux sont très affaiblis, on peut remplir ses devoirs : tout comme un individu qui, bien que privé d'énergie, acquiert par l'exercice physique une énergie vive grâce à l'intensité de son ardeur ; ainsi celui qui est très affamé peut cependant apaiser sa faim en s'attachant assidûment à sa propre nature, car le Soi, aussitôt sollicité, possède le pouvoir de régir partout cause et effet.


Certains pouvoirs surnaturels (visions et autres) étant acquis selon la méthode donnée dans le précédent sutra, il s'ensuit que :

7 - Si, dans le corps qui prend pour appui cette vibrante Réalité, apparaissent l'omniscience et d'autres pouvoirs, de même, en prenant pour soutien son propre Soi, c'est partout que l'on deviendra tel (omniscient). (39)

Les qualités d'omniscience et d'activité universelle relatives au corps sous forme d'expériences qui lui correspondent, se révèlent à celui dont le corps a pour appui la vibrante Réalité, sa propre nature, et en est pénétré. De même celui qui prend pour support son propre Soi, immuable Conscience reconnue à l'aide des caractéristiques déjà mentionnées, par la pratique de rétraction et d'épanouissement ou bien en rétractant ses facultés comme la tortue ses membres, ou bien en les épanouissant pleinement, et qui, toujours absorbé en elle, y fixe sa demeure permanente, celui-là jouira alors de l'omniscience et de la toute-puissance propres au Seigneur, partout, à tous les niveaux, de Siva à la terre.

Bhatta Kallata
Puisque l'on possède omniscience et autres qualités dans le corps pénétré de la nature du Soi, en ce sens qu'on connaît immédiatement tout ce qui se passe dans le corps jusqu'à la piqûre d'un minuscule insecte, ainsi celui qui demeure très attentif à son propre Soi étendra à tout une telle omniscience, etc ...


L'auteur déclare maintenant que par la grâce de cette vibrante Réalité on jouira également de l'expérience que voici :

8 - L'indolence, la ravisseuse, sévit dans le corps ; sa propagation est due à l'ignorance. Si celle-ci est ravie sous l'effet de l'Éveil, comment cette indolence subsisterait-elle alors, quand sa cause n'est plus ? (40)

L'indolence (glani) est le domaine de toutes les afflictions (klesa) chez l'homme qui prend erronément son corps pour le Soi. Destructrice de la joie, c'est une ravisseuse car elle dérobe la richesse de la suprême Conscience et engendre disette et finitude. Elle se propage à cause de l'ignorance pour qui ne reconnaît plus sa propre essence, Conscience et félicité indivises. Cette ignorance se dissipe au moment où l'on s'éveille à sa propre essence et l'indolence, privée de sa cause, disparaît à son tour.

Aussitôt l'ignorance disparue, les souffrances inéluctables du corps comme la maladie et autres infirmités s'évanouissent et, dans la mesure où elles disparaissent, la nature du véritable yogi atteint sa plénitude tout comme la véritable nature de l'or resplendit dès que, au contact du feu, ses impuretés sont éliminées. Ainsi l'absence de toute indolence constitue le pouvoir glorieux (vibhuti) d'un éminent yogi même s'il demeure dans son corps.

C'est ce que déclarait à l'enfant la grande yogini Madalasa : « Ne sois pas assez égaré (mudha) pour prendre ton corps pour le Soi, ce corps qu'il faut rejeter comme une guenille périssable car il est une cuirasse qui te paralyse, cuirasse faite d'actes purs et d'actes impurs, et aussi d'orgueil. » (Ma. Pu. 25. 14.)

Cette strophe suggère que le yogi aspirant à des pouvoirs limités subjugue rides et cheveux blancs lorsque le nectar de l'absorption pénètre son corps.

Bhatta Kallata
L'indolence mène le corps à sa ruine. Elle procède de l'ignorance. Privée de cause, quand se révèle la nature propre du Soi, elle est à jamais abolie. C'est pourquoi les yogi jouissent d'un corps robuste sans rides ni cheveux blancs.


En réponse à la question concernant la nature de l'Éveil cosmique et la manière de l'obtenir, l'auteur précise maintenant :

9 - Chez celui qui s'adonne à une seule pensée (cinta), ce dont surgit l'antre, voici ce qui doit être reconnu comme unmesa, Éveil cosmique. Mais qu'on l'éprouve par soi-même. (41)

Ksemaraja propose deux interprétations :

D'après le Vijnanabbairava : « Que l'esprit qui vient de quitter une chose soit bloqué et ne s'oriente pas vers une autre chose, grâce à la chose (bhava) résidant à leur jonction, la réalisation (bhavana) s'épanouit en toute son intensité. » (62) C'est l'état du milieu, le Centre entre deux expériences.

Unmesa apparaît soudain chez un yogi absorbé à la fine pointe de son esprit et qui s'adonne à une seule pensée portant sur quelque objet particulier, et dont les modalités, étant immobilisées, perdent tout support objectif.

Apara : l'apparition même de l'autre est le jaillissement transcendant, le ravissement de la pure Conscience, il surgit de la vibrante Réalité en laquelle la distinction de sujet et d'objet a disparu et où s'engloutissent soudain les pensées pour ne faire qu'un à la disparition de ce support, lorsque la Conscience universelle (samvit) jaillit de cette très fine pointe et s'étend à l'infini. C'est cela qu'il faut discerner comme unmesa, puissant déploiement de la Conscience cosmique, c'est cela que doit connaître le yogi.

Svayam, qu'on l'éprouve soi-même; car en l'absence du domaine objectif on ne peut reconnaître l'Éveil qu'en soi-même, y accédant par la seule intériorité et à l'aide d'un recueillement libre d'effort. Il est alors reconnu comme un ravissement hors du commun.

D'autres interprètent ce verset de la manière suivante : Chez celui qui, adonné à une seule pensée, examine quelque objet, ce dont une autre pensée surgit tout à coup et qui remplit ces deux pensées, voici, en vérité, l'Éveil cosmique (ou l'expansion de la Conscience).

Bhatta Kallata
Tandis qu'on est bien absorbé en une seule pensée lors de l'examen d'un objet, ce dont naît spontanément une autre pensée doit être reconnu comme unmesa et cause de cette pensée. Mais une telle réalité doit être clairement perçue par le yogi lui-même et éprouvé comme celle qui remplit intérieurement les deux pensées.


L'auteur enseigne maintenant qu'un yogi éminent doit repousser tel ou tel pouvoir particulier, dû uniquement à un contact fréquent avec unmesa et que même des yogi encore soumis aux limites peuvent obtenir par une pratique assidue :

10 - De là procèdent immédiatement et lumière, et son, et forme, et goût surnaturels, causant de l'agitation chez l'être lié au corps. (42)

De cet unmesa jaillissent immédiatement lumière et son surnaturels tant que le yogi n'a pas cessé d'identifier le Je à son corps grossier et à son corps subtil.

Le bindu, point lumineux, lumière semblable à une étoile brillante, et qui apparaît entre les deux sourcils, est la lumière générique du monde objectif en sa totalité (asesavedya équivaut à idanta, objectivité perçue par le Seigneur, au-delà de l'univers différencié mais dans laquelle l'univers réside latent). Nada, sonorité surnaturelle ou dhvani, résonance non issue de percussion, se présente sous forme de son indifférencié contenant l'ensemble des expressions verbales. Rupa, splendeur (tejas) qui illumine l'obscurité même. Rasa, goût et saveur extraordinaires sont ressentis à l'extrémité de la langue (notons qu'il n'y a rien sur sparsa, le toucher, celui-ci ne constituant pas un obstacle). Mais si ces impressions procurent un certain contentement à un tel yogi, elles font obstacle à la réalisation du spandatattva, vibrante Réalité, car elles causent de l'agitation.

Les Yogasutra déclarent : « Considérés comme des obstacles dans le samadhi, ce sont à l'issue du samadhi (en vyutthana) des pouvoirs surnaturels (siddhi). » (III, 37.)

Ainsi lumière et son surnaturels troublent un yogi qui prend erronément le Soi pour son corps, même s'il se montre ardent à percevoir l'Éveil.

Bhatta Kallata
De là, de cet unmesa, surgissent bientôt, pour qui s'y adonne, bindu et tejas, splendeur lumineuse, nada, résonance, ou sabda, son, nommé pranava (la syllabe AUM), rupa, forme ou vision dans les ténèbres, rasa, saveur, goût d'ambroisie dans la bouche, tous entraînant rapidement de l'agitation.


L'auteur explique maintenant que le yogi qui immerge la conscience qu'il a de son corps dans la véritable nature de cet éveil (unmesa) accède au stade de suprême Sujet conscient, même sous forme de cela :

11 - Celui qui demeure immobile, diffusant la Conscience en toute chose comme au moment où l'on a le désir de voir, alors ... Mais à quoi bon en dire davantage, il l'éprouvera par lui-même. (43)

Au moment précis où l'on a le désir de voir quelque chose, à l'étape de pasyanti ; simple tendance encore dépourvue de pensée dualisante, l'objet que l'on cherche à percevoir fulgure et vibre intérieurement comme indifférencié. De même un yogi demeure ferme en remplissant de la conscience du je, comme le fait Sadasiva, tous les objets intériorisés à partir de la terre jusqu'à Siva ; il commence par le svavikalpa, pensée centrée sur son propre soi, mettant tout en relation en se disant je remplis tout et il finit par embrasser et intérioriser ce tout grâce à une pure prise de conscience sans dualité.

Yada avatisthate : Quand il demeure sans vaciller dans une telle mise à l'unisson, il s'éveille, éprouvant par lui-même le fruit qu'est le ravissement de l'absorption dans le grand Sujet conscient qui engloutit intégralement la connaissance objective ; à l'issue de cette totale unification, la Conscience se révèle dans la mesure où s'épanouit unmesa (apparition glorieuse de l'énergie divine universellement répandue) et ceci doit être éprouvé uniquement par soi-même, en sa propre conscience. Inutile d'utiliser de nombreuses paroles à ce sujet.

Bhatta Kallata
Quand un yogi, à la manière de qui tend à voir quelque chose, se tient immobile en remplissant de conscience toute chose, alors... à quoi servent d'autres paroles, il connaîtra par lui-même la nature de la Réalité.


Pour le parfaitement éveillé (suprabuddha) l'absorption totale dans la vibrante Réalité est perpétuelle parce qu'il s'exerce à l'ensemble des moyens mentionnés à la suite de la déclaration « sa perception est ininterrompue » (I, 17). Vu que le spanda pénètre l'infinie multiplicité des choses, le rappelant au cœur de celui qu'il instruit, l'auteur montre en définitive le moyen de s'y absorber.

12 - Qu'il demeure toujours bien éveillé tout en percevant le domaine sensoriel à l'aide de la connaissance que tout est Siva, qu'il érige toute chose en un seul lieu, et plus rien ne le tourmentera. (44)

Il doit demeurer toujours éveillé (prabuddha) que ce soit au commencement, au milieu ou à la fin des états de conscience, veille, rêve et sommeil profond ; c'est-à-dire qu'il doit jouir du parfait éveil, d'une vision divine qui se révèle immuable s'il s'établit dans la Réalité vibrante toute épanouie.

De quelle manière ? En percevant à l'aide de la connaissance tournée vers l'extérieur le domaine sensoriel entier fait d'expériences objectives (le bleu, etc.) ou subjectives (le plaisir, etc.) il érige le Tout en un seul lieu, en soi-même saisi comme identique à Samkara, le créateur. Selon la stance II, 4 : « ... quant à parole, sens, pensée, point d'état qui ne soit Siva. »

Ériger toute chose signifie prendre conscience qu'on n'en diffère pas, que ce soit dans le samadhi-yeux-fermés ou dans le samadhi-yeux-ouverts ; tout en demeurant imperturbable à l'état initial et à l'état final, il faut aussi voir dans l'état intermédiaire lui-même une cristallisation de la sève de la Conscience.

Alors rien de limité n'est apte à tourmenter le yogi puisque le Soi est partout présent, selon le dire de l'auteur de la Pratyabhijna, Utpaladeva, dans sa Sivastotravali : « O Souverain, celui qui perçoit intuitivement et sans différenciation le cercle objectif intégral sous forme de ta merveilleuse essence, d'où lui viendrait la crainte, à lui perpétuellement heureux dans un univers que comble la plénitude de son propre Soi ? » (XIII-16)

Ce verset traite du passage de turya à turyatita grâce à la kramamudra.

Bhatta Kallata
Qu'il demeure toujours bien éveillé sans limiter ses énergies, tout en examinant par sa connaissance le domaine sensoriel ou le cognoscible et qu'il offre toute chose en un seul lieu, nature même de la Réalité faite de pure Science ; alors il ne sera plus tourmenté par autre chose, à savoir par l'ensemble des énergies parcellaires et obscurcissantes (kala) dont nous allons parler.