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BLOG COUSIN PASCAL

Celui qui perçoit l'univers comme un amas d'écume en plein océan ambrosiaque de la Conscience,
c'est lui, en vérité, l'unique Siva.

Ksemaraja









SIVASUTRA ET VIMARSINI DE KSEMARAJA


Lilian Silburn - Diffusion de Boccard - PARIS


1 - LA CONSCIENCE EST LE soi. Comment alors y a-t-il servitude ?

2 - LE LIEN EST UNE CONNAISSANCE limitée, une impureté de finitude. Il est aussi :

3 - LE GROUPE DE L'ILLUSION et LE CORPS DE L'ACTIVITÉ FRAGMENTATRICE.
A savoir les impuretés d'illusion et d'action.

4 - LA MÈRE —— ENSEMBLE DES PHONÈMES —— EST L'ÉNERGIE QUI CONCERNE LA CONNAISSANCE.
C'est le langage qui engendre les trois impuretés ainsi que la connaissance limitée, cause de lien. Comment s'en délivrer ?

5 - L'ÉLAN EST BHAÏRAVA, L'ABSOLU, l'émergence de la suprême illumination libératrice du lien, dont le yogin émerveillé découvre peu à peu l'épanouissement : sans quitter le niveau supérieur immédiatement atteint, il s'oriente vers les niveaux inférieurs pour les rendre à leur nature divine, étendant la conscience bhairavienne du centre de la Roue jusqu'à la périphérie :

6 - EN SE RECUEILLANT INTENSÉMENT SUR LA ROUE DES ÉNERGIES
on obtient LA RÉSORPTION DE TOUT CE QUI EST. A savoir de l'univers différencié. Il en résulte, relativement à Siva et à l'énergie, le Quatrième état, conscience intériorisée qui va se répandre sur les états ordinaires :

7 - JUSQUE DANS LES ÉTATS DIFFÉRENCIÉS DE VEILLE, DE RÊVE ET DE PROFOND SOMMEIL SE PRODUIT L'EXPANSION DU QUATRIÈME.

8-10 - LA VEILLE CONSISTE EN CONNAISSANCE, LE RÊVE EN PENSÉE DUALISANTE ET LE SOMMEIL PROFOND EN ABSENCE DE DISCRIMINATION OU EN ILLUSION.
Définition du grand yogin qui a réussi à faire pénétrer la saveur du Quatrième état dans les trois autres et possède libre pouvoir sur ses organes :

11 - CELUI QUI JOUIT DES TROIS états EST LE SOUVERAIN DES HÉROS,
ses énergies sensorielles.
C'est là son épanouissement intérieur.
Y a-t-il un indice qui permette de reconnaître le sommet atteint par ce yogin ?

12 - L'ÉMERVEILLEMENT caractérise LES ÉTAPES DU YOGA qu'il traverse. Vismaya, l'émerveillement accompagné de paix et de félicité inébranlables, est essentiel dans la voie de Siva. Désormais c'est l'énergie divine qui joue en lui :

13 - Sa VOLONTÉ EST L'ÉNERGIE UMÂ, C'EST KUMÂRÏ, LA VIERGE.
Énergie suprême, ardente, sans attachement, elle n'est jamais objet mais toujours sujet. Le yogin à l'ardente volonté possède un corps universel :

14 - Son CORPS EST le monde PERCEPTIBLE.
Tout ce qu'il voit est son corps. Ou son corps lui apparaît de façon objective. Comment obtenir cette Conscience universelle ? Voici deux moyens : le premier dans la voie divine, le second dans la voie de l'énergie lorsqu'elle est très proche de la voie de Siva :

15 - EN FAISANT FONDRE PAR FRICTION LA CONSCIENCE EMPIRIQUE DANS LE CŒUR, IL A LA VISION DU MONDE PERCEPTIBLE ET DE SVÂPA, L'ABSENCE DE SENSATION dans la voie divine.

16 - OU BIEN EN SE RECUEILLANT INTENSÉMENT SUR LA PURE RÉALITÉ IL OBTIENT L'ÉNERGIE ILLIMITÉE.

17 - Son DISCERNEMENT EST CONNAISSANCE DU SOI.
Connaissance étendue, car le Soi y est l'univers. Maintenant son fruit :

18 - LE BONHEUR DU SAMÂDHI EST LA FÉLICITÉ DU MONDE.
Ces deux se confondent pour lui. Gloire de ce yogin dans la voie de l'énergie :

19 - EN SE RECUEILLANT INTENSÉMENT SUR L'ÉNERGIE, IL PRODUIT LE CORPS souhaité.
Autres pouvoirs obtenus :

20 - UNIFICATION DES ÉLÉMENTS, SÉPARATION DES ÉLÉMENTS ET FUSION À TOUT.
Mieux vaut renoncer à ces pouvoirs et poursuivre la félicité de l'essence et de la Science. Dans la voie de Siva :

21 - LORSQUE APPARAÎT LA PURE SCIENCE, C'EST LÀ RÉALISER LA SOUVERAINETÉ SUR LA ROUE des énergies.
De façon analogue dans la voie de l'énergie :

22 - LORSQU'IL SE RECUEILLE SUR LE GRAND LAC, IL A L'EXPÉRIENCE DE L'EFFICIENCE DES MANTRA, paroles sacrées.




II


Dans la voie de l'énergie la conscience illuminée devient parole efficiente :


1 - Sa CONSCIENCE intériorisée EST LE MOT SACRÉ : MANTRA. Moyen utilisé pour pénétrer les mantra :

2 - L'ACTE ZÉLÉ EST ici L'EFFICACE. Il correspond à l'élan de la voie de Siva. Définition de l'efficience de la parole sacrée (mantravïrya) :

3 - LE SECRET DES MANTRA, C'EST L'EXISTENCE D'UN CORPS DE pure SCIENCE.
Au I.14 est atteint le corps universel ; ici le corps de pure connaissance désigne l'ensemble des sons. Le sûtra 4 décrit l'illusion qui apparaît comme la réplique de cette pure Science s'il se contente de pouvoirs limités :

4 - L'ÉPANOUISSEMENT DE LA CONSCIENCE DANS LA MATRICE, l'illusion, consiste EN UNE SCIENCE PRIVÉE DE DISCRIMINATION, UN RÊVE.
Mais si le yogin y renonce, il acquiert sans effort la khecarïmudrâ et l'efficience des mantra :

5 - IL OBTIENT L'ÉNERGIE QUI VOLE DANS L'ESPACE INFINI, L'ÉTAT DE SIVA, À L'APPARITION DE LA pure SCIENCE.
De quelle manière ?

6 - LE MAÎTRE EST LA VOIE.
Satisfait, il donne au disciple en guise de connaissance :

7 - LA COMPRÉHENSION DE LA ROUE DES PHONÈMES.
En conséquence pour ce yogin :

8 - LE CORPS EST L'OBLATION RITUELLE.
Après ce renoncement complet de tout son être, il élimine en l'absorbant la connaissance différenciée :

9 - La CONNAISSANCE EST SA NOURRITURE
Mais s'il perd sa vigilance et retombe en svapna :

10 - DÈS QUE LA SCIENCE MYSTIQUE SE RÉSORBE, LA PERCEPTION PROPRE AU « RÊVE » SURGIT DE CETTE résorption. Ce qui forme transition vers la voie inférieure de l'individu ;




III


1 - LE SOI EST LA CONSCIENCE EMPIRIQUE.
Dans la voie individuelle l'âtman n'est que conscience limitée dont :

2 - LA CONNAISSANCE FORME LE LIEN.
Pourquoi est-ce un lien ?

3 - L'ILLUSION CONSISTE A NE PAS DISCERNER LES CATÉGORIES QUE SONT LES ACTIVITÉS FRAGMENTATRICES, ETC.
Pour mettre fin à toute limite :

4 - Opérer DANS LE CORPS LA RÉSORPTION DES ACTIVITÉS FRAGMENTATRICES. Quatre sont les moyens à utiliser en ce but :

5 - RÉSORBER LES CANAUX, CONQUÉRIR LES ÉLÉMENTS GROSSIERS, S'ISOLER DES ÉLÉMENTS ET SE SÉPARER DES ÉLÉMENTS.
D'où quatre grands siddhi acquis ici avec efforts par un yogin encore victime de l'illusion :

6 - LE POUVOIR SURNATUREL EST DÛ AU VOILE DE L'OBSCURCISSEMENT.
Que ce voile disparaisse, le yogin jouira de l'infinité et, jouissant de l'infinité, il entrera en suddhavidyâ :

7 - GRÂCE À LA VICTOIRE SUR L'OBSCURCISSEMENT, Victoire S'ÉTENDANT À L'INFINI, IL CONQUIERT LA SCIENCE INNÉE.
Étant entré dans la voie de Siva grâce à la pure Science, l'univers n'est pour lui que son propre rayonnement :

8 - VIGILANT, IL A POUR RAYON LE SECOND (l'univers).
Toujours bien éveillé il y joue la pantomime universelle : Description de la libre activité de jeu lorsque la nature réelle, intense et subtile vibration, est atteinte :

9 - LE SOI EST LE DANSEUR.

10 - LE SOI INTÉRIEUR EST LA SCÈNE ; il y assume des rôles multiples.

11 - Ses ORGANES SENSORIELS SONT LES SPECTATEURS.

12 - GRÂCE AU POUVOIR DE L'INTUITION, IL ATTEINT AVEC SUCCÈS LA NATURE RÉELLE.
Son jeu n'est que sa conscience illuminée :

13 - LA LIBERTÉ EST ATTEINTE AVEC SUCCÈS.
Celle-ci consiste à ne pas distinguer l'intérieur de l'extérieur, non seulement en soi-même mais en tout et n'importe où :

14 - TEL IL EST LÀ dans son corps, TEL IL EST AUTRE PART.
Mais s'il déchoit par manque de vigilance, alors dans la voie inférieure, appel à un recueillement perpétuel fixé sur le germe universel, la Conscience :

15 - L'ATTENTION SUR LE GERME doit être fixée.
Moyen de rendre l'attention permanente et de demeurer absorbé dans le lac de la Conscience, source d'où flue l'univers :

16 - ÉTABLI EN Cette ATTITUDE, IL PLONGE AISÉMENT DANS LE LAC.
Alors, grâce à son indépendance, il obtient des pouvoirs surnaturels qui ne sont qu'une gerbe d'étincelles de conscience :

17 - IL RÉALISE UNE CRÉATION FAITE D'UNE PARCELLE DE SOI.

18 - TANT QUE LA pure SCIENCE NE DISPARAÎT PAS, LA NAISSANCE CESSE.
Quand suddhavidyâ émerge de façon permanente, il n'y a plus ni naissance ni mort. Mais qu'elle s'immerge lors de l'aspiration à des pouvoirs limités, et l'illusion l'emporte :

19 - DANS LES GROUPES DE PHONÈMES GUTTURAUX, ETC., LA GRANDE DÉESSE ET LES autres ÉNERGIES, ces MÈRES DES ÊTRES ASSERVIS deviennent les divinités directrices qui égarent les êtres manquant de vigilance et captifs du discours ; c'est pourquoi, en toute vigilance :

20 - LE QUATRIÈME DOIT ÊTRE RÉPANDU SUR LES TROIS AUTRES COMME DE L'HUILE.
Comment accomplir ceci ? Le yogin pénètre d'abord en turya par une prise de conscience de Soi illuminée :

21 - UNE FOIS IMMERGÉ dans le Quatrième, QU'IL PÉNÈTRE dans les trois états À L'AIDE DE SA PROPRE CONSCIENCE INTÉRIORISÉE. Puis il retourne dans la voie de Siva ; et voici comment il effectue la kramamudrâ :

22 - QUAND LE SOUFFLE FONCTIONNE DE FAÇON ÉGALE, IL PERÇOIT L'ÉGALITÉ en toutes choses à l'issue du samâdhi. Mais s'il renonce à la pratique égalisatrice de la kramamudrâ et se contente du Quatrième état, ne s'absorbant pas en turyâtïta :

23 - UN ÉCOULEMENT INFÉRIEUR a lieu au cours de L'ÉTAPE INTERMÉDIAIRE.
Il retombe dans la voie inférieure au niveau le plus bas du Quatrième état ; mais s'il demeure vigilant :

24 - À NOUVEAU QUAND IL SE RECUEILLE INTENSÉMENT SUR SES EXPÉRIENCES DU JE EN LES UNISSANT AUX ÉTATS OBJECTIFS, RESURGIT CE QUI ÉTAIT PERDU.
Étant conscient dans toutes ses activités, sa pure Conscience réapparaît, d'où son retour dans la voie de Siva ;

25 - IL DEVIENT PAREIL À SIVA.
Mais ce n'est qu'après la mort qu'il lui sera identique. Sa routine quotidienne :

26 - LES FONCTIONS DU CORPS FORMENT SON OBSERVANCE RELIGIEUSE.

27 - SA CONVERSATION EST RÉCITATION, mantra véritable,

28 - LA CONNAISSANCE DU SOI EST LE DON.
Son activité quotidienne : conférer la connaissance du Soi à ses disciples.
Comme un bon berger il les protège :

29 - IL REMPLIT LE RÔLE DE BERGER CAR IL EST SOURCE DE CONNAISSANCE.
Hauts et bas de sa gloire : de nouveau, dans la voie de l'énergie, description de son propre épanouissement :

30 - L'UNIVERS EST L'EXPANSION DE SA PROPRE ÉNERGIE.
Il voit le monde comme une masse d'énergie :

31 - MAINTIEN ET RÉSORPTION de l'univers sont aussi l'expansion de son énergie.

32 - BIEN QUE CES états FONCTIONNENT, LUI NE S'ÉCARTE PAS DE SA NATURE DE SUJET CONNAISSANT.
Car ce yogin :

33 - CONSIDÈRE COMME EXTÉRIEURS à lui PLAISIR ET DOULEUR.

34 - PARCE QU'IL EN EST COMPLÈTEMENT LIBÉRÉ, On le dit ISOLÉ.
Si plaisir et douleur ne se fondent pas dans l'égalité, le yogin retombe dans le karma, l'engrenage de l'acte et de sa fructification :

35 - PAR CONTRE CELUI QUE RESTREINT L'OBSCURCISSEMENT EST FAIT D'ACTES KARMIQUES.
Il en est le jouet et non celui qui s'en joue.

36 - UNE FOIS LA DIFFÉRENCIATION ÉLIMINÉE, IL EFFECTUE UNE AUTRE CRÉATIVITÉ, d'ordre divin, à condition de rester conscient de sa propre essence. Il comprend la cause de cette faculté qu'il possède de créer à volonté :

37 - CHACUN ÉPROUVE PAR SA PROPRE EXPÉRIENCE L'ÉNERGIE CRÉATRICE au cours du rêve ; il comprend alors de quelle puissance créatrice jouit le Soi. Que faut-il faire dans la voie individuelle pour posséder une telle énergie ? Reprenant l'animation à partir du début, il doit à l'aide du Quatrième :

38 - ANIMER LES TROIS ÉTATS.
Puis dans la voie de l'énergie, il utilise ce même moyen mais au niveau de la haute parole, la voyante (pasyantî), et anime les trois états :

39 - DANS LE CORPS, DANS LES ORGANES ET DANS LES OBJETS EXTERNES COMME IL LE FAIT AU NIVEAU DE LA CONSCIENCE intériorisée, accomplissant ainsi une création divine du monde dit objectif. S'il n'est pas vigilant et si une ombre de désir subsiste en lui ou que des tendances résiduelles l'inclinent vers quelque objet :

40 - EN RAISON DE SON PENCHANT, SE DIRIGEANT VERS L'EXTÉRIEUR, IL EST « TRAÎNÉ ».
Mais dès que sa conscience est fermement établie dans le Quatrième état, alors ce penchant disparaît et il jouit de liberté :

41 - SA CONNAISSANCE FERMEMENT ÉTABLIE DANS LE quatrième, GRÂCE À LA DISPARITION DE CE penchant L'INDIVIDUALITÉ DISPARAÎT COMPLÈTEMENT.
Retour à la voie divine. Ce qu'est la nature absolue (kaivalya) quand le je limité a disparu : bien que le yogin réside dans un corps celui-ci n'est pour lui qu'une cuirasse, car il n'y investit pas son moi :

42 - LES ÉLÉMENTS n'étant pour lui qu'UNE CUIRASSE, ALORS COMPLÈTEMENT LIBRE, IL EST ÉMINEMMENT SEMBLABLE AU SOUVERAIN, LE SUPRÊME.
Il est recouvert des éléments corporels mais non du désir. Semblable à Siva, non point identique à lui car :

43 - L'UNION AU SOUFFLE DE VIE EST NATURELLE.
Elle ne peut être évitée. Mais même uni au corps, si le yogin demeure vigilant, bien établi au Centre :

44 - AYANT MAÎTRISÉ la Conscience RÉSIDANT AU CENTRE INTIME DU SOUFFLE NASAL, QUE LUI IMPORTE LE parcours DU SOUFFLE DANS LES CANAUX DE GAUCHE, DE DROITE OU DU MILIEU ?
Fruit de ce yoga : l'illumination ininterrompue qui n'est nullement nouvelle ; depuis toujours il la possède :

45 - DE NOUVEAU IL Y A RÉOUVERTURE DES YEUX.
Réapparition de la nature divine, l'univers entier surgit de la Conscience absolue chez le libéré vivant actif en ce monde.



ANALYSE DES SIVASUTRA ET DE LEUR COMMENTAIRE
CHAPITRE PREMIER


Selon une première interprétation, la Conscience qui a pour essence la liberté est le Soi, et seul Paramasiva a la liberté absolue de connaître et de réaliser tout ce qu'il veut.

Évoquant ce sûtra dans son Tantrâloka (I, 28) Abhinavagupta identifie la Conscience à la liberté au-delà de toute distinction, et Jayaratha précise : la Conscience qui a pour nature propre la souveraineté n'est que liberté ; les différenciations comme l'éternité, l'omniprésence, même si elles l'accompagnent, ne la concernent nullement.

La Conscience universelle est la Réalité ultime, exempte de toute limite ou contingence (upâdhi) comme le corps, la pensée ou quelque contenu objectif ; elle ne dépend de rien. Brillant de son propre éclat, elle est puissance et fécondité infinies. Renfermant tout en elle-même, seule elle existe vraiment car n'a d'existence propre que ce qui se manifeste indépendamment de tout autre chose. Grâce à la Conscience brillent les choses soi-disant existantes — comme pot, corps, souffle, états psychiques qui, dénués de conscience et d'existence-en-soi, ne seraient rien sans elle. En effet, tout ce qui est privé de conscience n'a pas d'être séparé ou indépendant. Les êtres inconscients, inexistants par eux-mêmes, doivent leur être à la lumière consciente (prakâsa), seule indépendante et qui se manifeste tantôt comme soi, tantôt comme non-soi.

Dans la mesure où ces choses sont inconscientes, inexistantes, surgit le limité, le multiple ; mais la multiplicité est irréelle en tant que telle, car la variété que saisissent les êtres conscients est opérée par eux-mêmes lorsqu'ils distinguent de façon dualisante corps, objets connus et autres contingences — vision superficielle et arbitraire du non-soi, dont le yogin doit se libérer. C'est uniquement parce que la variété des choses se manifeste sur le fond de conscience propre au sujet que celui-ci perçoit la multiplicité ; et. en contrepoint, la multiplicité n'a d'autre réalité que la seule Conscience.

Abhinavagupta explique dans son commentaire à la Pratya-bhijnâkârikâ d'Utpaladeva qu'on ne peut attribuer de diversité à la Conscience en raison de la diversité des choses puisque les choses sont essentiellement identiques à la Conscience, sinon leur diversité produirait une diversité à l'intérieur de la Conscience alors que leur diversité, nous l'avons vu, procède uniquement de la Conscience.

Parallèlement on montre qu'on ne peut attribuer au Soi une différenciation de nature. Ce fond de conscience propre au sujet, que nous avons envisagé plus haut, n'étant autre que la Conscience, tous les sujets n'en font qu'un et ce Sujet se caractérise par la vie et la conscience. Soutenir la thèse de soi différenciés signifierait que le Soi se transforme, passe de la conscience à l'inconscience : il cesserait alors d'exister sous sa forme propre, ce qui est exclu puisque sa forme est conscience, la seule réalité possible. Toute réalité autre que la conscience ne peut jamais devenir consciente, c'est-à-dire éprouver un caractère étranger à sa nature.

Enfin les limites spatiales et temporelles ne peuvent introduire une différenciation à l'intérieur de l'universelle Conscience car elles ne sont, elles aussi, que la manifestation de la lumière consciente à laquelle elles sont identiques.

Ainsi la Réalité ultime de toute chose se révèle comme Conscience. Et ceci dans une perspective ontologique profonde que le sivaïsme kasmîrien a bien mise en évidence et qui se résume d'un mot : tout ce qui est manifesté n'est que l'expression de la souveraine liberté de la Conscience (svâtanîrya).

Cette liberté selon la définition qu'en donne Abhinavagupta suscite par sa puissance unifiante (anusamdhâna) la diversité à même l'unité et l'unité à même la diversité.


Deuxième interprétation : le Soi est la Conscience.

Le Soi n'est que lumière (prakâsa), l'unité ultime des états subjectifs caractérisés par la liberté. Si à tort on l'identifie au corps, au souffle et à d'autres contingences, ces idées erronées elles-mêmes participent à la conscience, vibrent en elle ; l'artifice, le falsifié ayant pour support le Je sans artifice et spontané.