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BLOG COUSIN PASCAL

Celui qui perçoit l'univers comme un amas d'écume en plein océan ambrosiaque de la Conscience,
c'est lui, en vérité, l'unique Siva.

Ksemaraja









Surabondance de bonheur

La Maharthamanjari de Mahesvarananda - Traduction de Lilian Silburn (Éditeur : Institut de civilisation indienne - Diffusion E. de Boccard 11, rue de Médicis Paris 6°).

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Merveille ! pour ceux qui sont identiques à Siva et dont les derniers vestiges de peur sont détruits, il existe une double efficience : surabondance de bonheur à l'intérieur du cycle des renaissances, gloire (saubhagya a les sens variés de félicité, grâce, beauté et gloire) aisée à obtenir sur le chemin de la liberté.

Nous traduisons ici moksa par liberté et non par libération, suivant en cela la définition d'Abhinavagupta : moksa ne signifie pas se libérer de quelque chose, s'affranchir de la douleur et du samsara étant un but tout négatif ; le vrai moksa consiste en la révélation de sa propre essence, la Conscience de soi. T. A. I. 146. Il s'agit seulement de recouvrer sa liberté native.

Affranchi de la dualité, de ses doutes et de ses terreurs, le yogi, parvenu à l'identité avec Siva demeure dans une paix inébranlable au milieu de toutes ses activités. Il déverse sans arrêt sa grande félicité sur tout ce qui l'environne. L'univers, qui pour l'homme ordinaire n'est que samsara douloureux avec ses morts et renaissances sans fin, lui apparaît comme une source ininterrompue de jouissances variées, comme un prodige, un miracle incessant : « Là où les douleurs mêmes se transforment en bonheur, et le poison aussi en un nectar d'immortalité, où le cycle de l'esclavage devient la délivrance, là est la voie sivaïte. » Stotravali XX. 12.

Sans avoir à renoncer à l'univers, le yogi sivaïte obtient aisément la libération ; lui seul et non l'homme du monde adonné aux plaisirs, peut vraiment jouir de l'univers. Il fait tout ce qu'il veut, ne se soumet à aucun interdit puisque tout est identique à Siva et, sans jamais quitter le Centre, en pleine conscience universelle, dans la gloire et le ravissement du Cœur, il éprouve les joies les plus variées. La Paratrimsika le décrit en ces termes : « Quiconque possède une telle connaissance (celle du mantra du Cœur) obtient sans aucun doute l'initiation qui mène au nirvana, pour laquelle il n'est pas besoin de graines de tila, de beurre fondu, ni d'oblation ; bien qu'il n'ait jamais vu le cercle de l'initiation extérieure, il jouit éternellement des pouvoirs surnaturels qui donnent jouissance et libération, il est un yogi, un initié. » (sl. 18 et 25).

Un excellent muni du Vamamarga chante de même : « Je jouis pleinement de la femme sans encourir souillure aucune, je suis digne d'accomplir les activités diverses du kulayoga. Je me suis détourné de l'ignorant esclave. J'ai pris refuge en Bhairavi. Je suis ardent au service du vénérable maître spirituel, je suis Bhairava, je suis Siva ! » Un grand yogi peut suivre parallèlement plusieurs voies, celle de la Main-gauche (Vamamarga) qui ne fait pas fi des trois interdits : viande, alcool et relations sexuelles, le kulayoga avec ses rites intérieurs, et aussi s'adonner à la connaissance, à l'adoration, à la vénération du guru ou à l'identification à Siva dont il possède les pouvoirs et la liberté absolue : au cours de ces activités variées, ce yogi ne perd jamais contact avec le Soi indifférencié, sa réalisation (siddhi) se ramenant à la fulguration émerveillée de sa propre essence.

Plusieurs textes décrivent sa double efficience (yamali siddhi) comme un flux et reflux constant qui anime l'océan de la Conscience : « Nous offrons nos hommages à Siva, Lui qui en ouvrant et en fermant les yeux fait disparaitre et apparaître l'univers. » II (S.K. 1). S'il manifeste son essence, l'univers disparaît et s'il la cache, l'univers apparaît.

Abhinavagupta dit aussi: « L'état de sujet conscient consiste essentiellement en sa propre vibration ténue (parispanda), ébranlement de la conscience caractérisé par connaissance et activité, rétraction et épanouissement, éveil et repos. » (Laghuvrtti, p. 5, 1. 3).

La yamalisiddhi, double efficience qui est unité du sujet et de l'objet, de puissance et de conscience, correspond d'après Mahesvarananda au rudrayamala de la Paratrimsika, union intime (melapa) de Siva et de l'énergie, et dont le sens transcendant est éveil et repos propre à la fusion bhairavienne, l'ardeur (udyoga) qui fonctionne éternellement. (P. T. v. 51. 35).

Abhinavagupta enseigne à ce sujet qu'en s'appropriant le mantra du cœur, on a tout atteint car les pouvoirs surnaturels en procèdent. Le système Trika ne pose aucune restriction quant aux moyens de s'en saisir ; pourtant connaissance et vœux n'offrent aucune aide ; seule la destruction complète des doutes est requise : en effet, le doute fait obstacle par ses fluctuations à la parfaite absorption, prise de conscience dont la saveur est unique (P. T. v; p. 14, 1. 12).

Pour mettre un terme aux doutes et aux alternatives, il faut atteindre le son, dhvani, source vibrante associée aux mantra qui font émaner le monde et le résorbent ; on utilise à cette fin une excitation intense, l'amour par exemple, qui permet de s'emparer du premier ébranlement de la conscience, de cet état indifférencié (avikalpa) qui comporte à la fois compréhension intuitive et immédiate (saksatkara) et extrême vibration obtenue en se concentrant sur le son : « A la fin de l'union sexuelle il y a un son qui se présente sous forme de la résonance spontanée (dhvani) jaillie involontairement de la gorge de la bien-aimée ; c'est là le Son impérissable et indistinct qui ne requiert ni méditation ni concentration pour se produire. Si l'on y fixe la pensée, on deviendra soudain maître de l'univers ».

Ce sitkara, nommé ainsi par Abhinavagupta, (T.A. V. 142) a même origine que l'anahata, son qui jaillit sans être émis volontairement, et que la syllabe sacrée, l'impérissable (aksara) qui réside dans le cœur de tous les hommes ; son en soi, inévolué (avyakta), il ne connote rien et rien ne le connote : on ne peut qu'attirer l'attention sur lui, indiquer qu'il existe. Imprévisible et sans que rien puisse lui faire obstacle, il surgit des profondeurs indifférenciées en échappant à toutes nos constructions factices, tel ce cri du cœur que fait pousser un amour intense (bhakti).

En guise de conclusion et pour montrer que délivrance et jouissance ont une saveur unique, Mahesvarananda cite une stance d'Abhinavagupta : « En ce suprême état (bhairavien) bonheur et douleur, lien et libération, conscience et inconscience ne sont que dénominations ; ils désignent une seule réalité comme cruche et pot s'appliquent au même objet. » (T.A. II. 19)


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Grâce à cette Réalité dont l'essence est ambroisie, ne l'effleurerait-il qu'un instant, tout être qui transcende tout obtient la Gloire perpétuelle et universelle.

Le second hémistiche de ce verset répète à quatre reprises le terme sarva, tout, afin de mettre en valeur l'universalité de la gloire ainsi découverte : pour tous les temps, cette gloire totale reste à la portée de tous les hommes. C'est la grande Existence (mahasatta), jaillissement du Cœur. Si par un coup d'œil du maître, on la reconnaît intuitivement (nirvikalpa), ne serait-ce qu'une seule fois et en un éclair, on la possède à jamais puisqu'elle est éternelle : « Au moment précis où le nirvikalpa lui est révélé par le maître, en vérité il est délivré et il reste là tout à fait comme un automate. » Citation d'un texte perdu, la Ratnamala ; avec le Tantraloka XXXVII. 29, nous lisons yantra, machine ; l'éd. Tri. a yatra : « il reste là où il se trouve » il n'a plus nulle part où aller et demeure en tous lieux parce qu'il a tout obtenu. Nirvikalpa désigne ici l'état suprême, indifférencié, dans lequel interne et externe se confondent. Le désir a perdu son empire sur lui et ne le stimule plus.

Goraksa cite ensuite divers passages de la Paratrimsika et de ses commentaires par Abhinavagupta pour montrer qu'un contact même fugitif avec l'immortelle Essence suffit, car celle-ci reconnue pour toujours, fait de qui l'appréhende un libéré vivant : l'ambroisie qu'elle déverse consiste en joie mystique et en conscience absolue, indiscernables tant elles sont unies. « Lorsque ce germe du cœur est énoncé, une grande multitude de formules et d'attitudes deviennent aussitôt propices. Puis selon la durée de sa concentration, l'homme dont le corps plonge en ce germe dévoile passé et avenir si on l'interroge ; il parvient à se tenir dans le firmament du Cœur si la concentration se prolonge et, si elle dure plus encore, toutes les Mères et les maîtresses omnipotentes du yogi, les héros (vira) et les siddha, leurs maîtres ... inspirés par Bhairava lui donnent l'initiation ... ainsi que l'efficience suprême ou le fruit souhaité. »

On trouve dans ce Tantra au sujet du caractère subit de cette permanente illumination : « Le Transcendant confère immédiatement la libération dès cette vie ». Et encore : « Le Cœur du Dieu des dieux accorde aussitôt yoga et libération ».

Abhinavagupta précise dans sa glose : « Celui qui obtient le germe du cœur perd ses entraves au moment précis où il l'acquiert », le cœur identique à Bhairava se révèle alors et c'est là l'absorption nommée bhairavayamala ou union indissoluble de Rudra et de la yogini, de Siva et de l'énergie ». Le germe du cœur : SAUH, le corps du yogi se remplit de la vie de ce germe : le monde objectif en tant qu'être pur (sat) absorbé dans notre propre essence devient S, puis avec AU, trident ou énergie suprême et triple, apparaissent mantra et mudra jusque dans l'activité du libéré. Quand à Siva qui émet l'univers, il est AH, d'où SAUH. Ainsi Siva pénètre toute la réalité, pure et impure et jusqu'au corps.

C'est, d'après la Paratrimsika (36), en s'exerçant aux concentrations prolongées que surgit l'efficience et que l'on atteint l'omniscience. Mais Abhinavagupta ajoute qu'on peut sans exercice obtenir la parfaite libération durant la vie.

De son côté Somananda se demande : à quoi bon contemplation et activité des organes quand on a reconnu la Réalité sivaïte et qu'on s'y tient avec fermeté.

Dés que l'on a touché le but, il n'est nul besoin de le vérifier. Étant Siva même, pourquoi chercher des maîtres pour vous initier ? Si ceci vaut théoriquement, dans l'absolu, où la Conscience n'a point à être révélée puisqu'elle brille de son propre éclat, en fait il est nécessaire que le maître de l'énergie, guru accompli de l'école Kula, accorde sa grâce en écartant sans effort les obstacles qui cachent au disciple la glorieuse Réalité et lui permette ainsi de reprendre conscience de soi.